CASBAH : LA CONSCIENCE ENDORMIE

« Féerie inespérée et qui ravit l’esprit, Alger (comprendre la Casbah qui donna son nom à la Médina (c’est-à-dire la ville en langue arabe) a passé mes attentes. Qu’elle est jolie la ville de neige sous l’éblouissante lumière !…on regarde extasié cette cascade éclatante de maisons dégringolant les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu’à la mer. On dirait une écume de torrent, une écume d’une blancheur folle et, de place en place comme un bouillonnement plus gros, une Mosquée éclatante luit sous le soleil.’ »  S’extasie Guy De Maupassant

« En réalité, depuis la jetée Nord, s’offre au spectateur, la plus belle image du monde, surtout lorsqu’on y est né. Alger la blanche, perle de la méditerranée, aorte de l’Afrique ; Symbiose parfaite où le Nord et le Sud s’entretiennent de la vie », se laissera emporter : Momo, enfant de la Casbah et poète témoin, à travers le verbe.

La Casbah  (d’ALGER) est la seule médina que l’on appelle Casbah, sans y accoler le nom de la ville. Elle est unique, elle n’a pas sa pareille, aucune autre Médina n’a,  à la fois cette orientation, ce climat, cette précision architecturale. On ne peut comparer la vie d’une ville, blottie  sur elle-même, dessinant dans l’ombre des ruelles étroites des échancrures ocrées qui suivent la course du soleil, et dont les terrasses habitées s’étagent en escalier  à partir de la mer

Certains l’ont décrite comme  « un diadème sur le front d’une princesse », d’autres en  «un immense burnous blanc qui plonge ses pans dans le bleu de la mer». Tour à tour surnommée  «El-Beidha » plutôt  « El beitha »  (la blanche) s’offusqueront les anciens enfants de la Casbah, qui tiennent à la prononciation qui caractérise les beldya,  «El-Djazia » (l’imprenable),  «El-Mahroussa » (la bien gardée) pour marquer le fait qu’elle ait été  inexpugnable, durant plus de trois siècles (1516/1830).A quel moment a été fondée la cité qui sera connue sous les toponymes d’Ikosim, Icosium, Djazaïr Bni Mezghena,  El Djazair et enfin Alger ?  Face au mystère qui lie le passé nébuleux au présent fugitif  rendant notre questionnement sans réponse satisfaisante, laissons nous emporter par les légendes fabuleuses, certes dénuées de toute valeur historique, mais dont l’imaginaire les magnifie et les enjolive du merveilleux.

Solin (Caïus  Julius Solinus) rapporte que lorsque«  Hercule traversa cette contrée (Icosium), vingt (20) hommes de sa suite l’ayant abandonné, choisirent un emplacement et élevèrent des murailles ; afin qu’aucun d’eux ne put se glorifié d’avoir particulièrement imposé son nom à cette ville, on donna à celle-ci le nom formé du nombre de ses fondateurs ». (Rappelons qu’en grec Ekosi veut dire 20).

Cependant, se nourrir de la compénétration de l’histoire avec la mythologie ne rassasie pas un zélé de la vérité historique. La découverte  en 1949, de 159 pièces de monnaie punique en plomb, nous ramène sur le terrain  vigoureux de l’histoire sourcée. L’inscription Ikosim, en phénicien, gravée sur les pièces, signifie selon des spécialistes des langues sémitiques, «  Ile aux mouettes », traduisant la lettre «i » par île et « Kos » par mouettes.

L’histoire de notre médina aux origines plurielles, pouvait donc  remonter le chemin du temps, au IV e siècle avant J.C, quand la thalassocratie phénicienne décida que ce site à l’extrémité d’une vaste baie,   protégé par quatre îlots, serait une escale  idéale pour installer un comptoir, qui deviendra une cité sans envergure, pendant des siècles.  A partir de  79 ap J.C,  les romains prirent pied  dans une cité sans histoire, ni événements  dignes d’être rapportés par les chroniqueurs, hormis qu’elle fut en partie détruite et incendiée,  par Firmus, le rebelle Berbère, en 371/372.

Icosium se dilue une nouvelle fois dans l’histoire, jusqu’à sa refondation en 960 par Bologuine Ibn Ziri ibn Menad, le prince berbère Senhadja,  qui la dota d’une citadelle (Casbah)  dans sa partie haute, au niveau de Sidi Ramdane. Cette citadelle sera la vigilante  vigie  d’El Djazair bni Mezghenna, jusqu’à l’arrivée des ottomans au 16 ème siècle, après que le  Gouverneur d’El Djazair,   Salim Toumi, fit appel aux frères Barberousse, pour se  débarrasser  de la garnison espagnole qui occupait le penon (un fortin construit sur un ilot face à la cité), une « épine plantée dans le dos » comme se détestaient à la désigner les habitants de la Casbah. Mais  Salim Toumi ne se doutait pas qu’il introduisait  le loup dans la bergerie. Aroudj, l’ainé de la fratrie,  dans l’incapacité d’expurger les espagnols, profita donc d’une occurrence favorable pour prendre le pouvoir  en assassinant Salim Toumi dans son bain et s’autoproclamer, roi d’Alger. Cependant, c’est son frère  Khaïrre Dine  qui donna à El Djazair une autre dimension, prémices de celle qui deviendra la capitale du plus grand pays d’Afrique.

Si, contrairement à l’idée répandue, ce ne sont pas les ottomans  qui ont   construit la  Casbah originelle, ce sont toutefois eux, qui après l’avoir  fortifiée, en édifiant une nouvelle Casbah (citadelle/forteresse), dotée d’une  batterie de canons, sur le point culminant de la médina (118 m.)  par rapport au niveau de la mer, appelée ‘’topanet el Kelaa’’ (la batterie de la forteresse ou la citadelle), l’ont sensiblement développé durant leur présence. C’est cette même citadelle, qu’on n’appellera plus Casbah, qui deviendra en 1817, le palais du Dey ou Dar Sultane, qui abrita le fameux « coup de l’éventail »,(en réalité un vulgaire chasse mouches)  qui fut occupée par le maréchal de Bourmont

le 5  juillet 1830, après la  reddition sans gloire,  du Dey Hussein, dernier souverain de la Régence d’Alger.

C’est donc à partir de 1830 (début de la conquête française), que la Casbah  qui domine la médina,  deviendra un toponyme générique, qui s’appliquera par la suite, à toute la Médina (ville en Arabe) d’El- Djazaïr, puis s’étendra à toutes les vieilles villes musulmanes, de l’Afrique du Nord.

Dés l’occupation française, les remparts qui protégeaient la Casbah, ainsi que le haut et le bas de la cité ont été démolis, pour créer de larges rues. De nos jours, il ne subsiste que quelques vestiges épars dans le haut de la Médina, que ses habitants appellent el Djebel (Colline), par opposition à la ville basse, désormais délimitée par les larges rues percées par l’armée française, nommée el outa (la plaine ou le pied de la colline). C’est cette partie basse, véritable cœur, politique (avec El Djenina, siège du palais des Deys à jamais disparu, hormis Dar Aziza bent el Bey), du négoce (avec les rues commerçantes  Bab Azoun et Bab el Oued  et les marchés spécialisés), religieux (présence d’un nombre impressionnant de mosquées) , social (fondouks et hammams) et enfin, résidentiel (palais et habitations), qui fut en grande partie détruite à l’image d’édifices prestigieux comme le palais  El Djenina , la mosquée Mezzo Morto, ou encore  Djamaa Ketchawa qui fut démoli pour reconstruire à son emplacement une cathédrale . Certains édifices échappèrent miraculeusement à la fureur des démolisseurs à l’exemple  de Dar Mustapha Pacha, Dar Souf, Dar Hassan qu’occupèrent l’armée ou l’administration coloniale, Dar Khedaoudj el Aamia, ou encore Dar Aziza déjà citée. D’autres  furent modifiés à l’instar de Djamaa el Kebir datant de la période almoravide, alors que Djamaa Sghir ne dut son salut qu’à l’intervention in extremis, d’un colonel de Génie.

C’est donc un duel de titans que la Medina  a de tous temps   livré et continue de livrer,tour à tour, contre le bouleversement urbanistique et sociétal opéré par les troupes françaises, puis, face  au surpeuplement et à l’indigne traitement de l’homme. C’est dans ces conditions que le gout pour la tragédie prend son ampleur, rendant toute intervention comme un acte  quasi sacrilège, accuse Djamel Azzi, dans un hommage à Momo, s’adossant au constat sans concession, du prémonitoire poète,  qui se plaignant du silence des pierres , habituellement bavardes, alors que les patios ne sont plus que des ombres  voulues, et qui avait en son temps, promis que s’il lui arrive d’écrire sur la Casbah, sa plume déborderait de larmes de partout.

La vieille cité au lacis de ruelles inextricables à flanc de colline, qui regarde toujours insolemment la mer, constitue  à l’évidence un type unique de médina. Quand on l’arpente, hormis  ses quelques sillons dans sa partie basse et plane (El outa), survivance mémorielle de la colonisation française, la Casbah  longtemps  drapée d’un voile pudique, comme si elle voulait soustraire au regard scrutateur des « beranis » (étrangers) ses  vicissitudes, nous laisse enfin découvrir  le charme désuet d’une médina authentique, affligée et héroïque  à fois, épave d’un bonheur perdu certes,  mais paradoxalement plus  séduisante que jamais.  Depuis un certain temps en effet, la mystérieuse et ésotérique Casbah, suscite une curiosité irrépressible déguisée en  ferveur pulsionnelle. Des centaines de visiteurs serpentant régulièrement les ruelles en pente où s’invitent parcimonieusement les faisceaux de lumière, déambulent dans ses dédales drapés d’un obscurcissement mystérieux.

On peut les voir par grappes, forcer leurs pas exténués dans les marches abruptes, s’aventurer hardiment dans les ténébreuses  et étroites venelles finissant souvent en cul de sac, admirer les encorbellements dévoilant les thuya imputrescibles ou les minuscules moucharabiehs, sentinelles tutélaires des traditions de cette mythique cité, lieu de vie aux arabesques capricieuses, mais non moins sémillante, en dépit des sommations du temps et du mauvais traitement de l’homme.

Comment en effet,  ne pas ressentir un sentiment d’impuissance face à cette tragédie que sont les bâtisses en ruine qui enfouissent  des bribes de l’histoire éternelle de la Casbah, inscrite dans ses murs effondrés à jamais. Les  constructions encore miraculeusement debout,  témoignent d’une authenticité remarquable, aussi bien au niveau de la forme et de la conception, des matériaux de construction (briques en terre crue, enduits de terre et à la chaux, pierre et bois) que de l’utilisation (habitation, commerce, culte) et des traditions populaires.  Ce qui fit dire à Le Corbusier, qui ne cachait pas son admiration :

« Construisant leur casbah, les anciens avaient atteint au chef-d’œuvre d’architecture et d’urbanisme »

Dés qu’on pénètre dans une douira (petite maison),  l’effet d’envoutement est immédiat : les décorations d’intérieur souvent ordonnées autour d’un patio, entouré  de  colonnes torsadées en marbre ou en stuc, rendent compte à quel point la Casbah, est un exemple éminent d’un habitat humain traditionnel représentatif de la culture musulmane profondément méditerranéenne, synthèse de nombreuses traditions et cultures.

Et si la Casbah est si mal en point, avec ses béances arasées et ses murs éventrés, c’est  aussi, parce qu’elle  a perdu  un élément essentiel de son ADN qui lui donnait ce cachet unique. Je fais allusion à sa population et en particulier ses artisans. Ils ne sont plus que quelques uns qui, vaille que vaille,  continuent à travailler indifféremment, avec les mêmes outils que ceux de leurs parents en tentant de pérenniser un legs évanescent.

Comment en sommes nous arriver là ? Même si avec l’arrivée des troupes françaises en 1830, la Casbah avait perdu près du 1/3 de sa population, parmi lequel ses meilleurs artisans, ce n’est que quelques années après l’indépendance que les derniers détenteurs des corps de métiers ancestraux, abandonnent, eux aussi, progressivement la Casbah.

Lorsqu’on va à la rencontre de la Casbah, on se rend compte à quel point la quasi disparition du paysage des artisans,  réduit nos  traditions et coutumes à l’état de chroniques nostalgiques.

Que reste t-il  des ateliers d’ébénistes, dont les effluves flottantes des planches en bois fraîchement débitées, embaumaient l’air à des dizaines de mètres à la ronde, sculpteurs esthètes  de meubles  néo mauresque, spécifiques aux dimensions de la ghorfa (chambre)  à l’image de la scampla (sellette octogonale), meyda (table basse pour les repas) ou encore  sandouk laaroussa ( coffre à linge dit  la mariée), aux couleurs chatoyantes.

Que sont devenus  les dinandiers, ces artisans artistes, dont les bruits de marteau sur le cuivre meublaient l’atmosphère, transformaant  comme par enchantement, une simple feuille de cuivre en plateau (sni), en mahbes (pot),  ou en m’rache (aspersoir), m’reque (ustensiles pour le hammam), ornés de motifs décoratifs d’une esthétique sans égale.

Où sont les  haffafs (coiffeurs), dont la minuscule échoppe  était un lieu de sociabilité exclusivement masculin, où les clients et habitués passaient le temps et  en revue, les  dernières nouvelles de la Casbah, au même titre que la Qahwa traditionnelle ( café maure) où l’on rencontrait autrefois, un homme portant sur le revers de son oreille, un brin de menthe, signe odorant qu’il avait une fille à marier ; des codes et coutumes pudiques , véritables  techniques de communication et d’information

La gente féminine  avait elle aussi son univers, interdit aux hommes. Le hammam (l’après midi) était l’endroit  par excellence  pour  repérer une jeune fille à marier ou tisser des alliances, alors que le stah (terrasse de la maison) était

versé à la chronique mondaine et aux potins jabotés par les jeunes filles, sans oublier la fameuse bouqala, cette prière ou souhait, sous forme de poésie.

La rue (Zenqa) était peut être le seul espace de sociabilité mixte, où se côtoyaient les femmes voilés  du Haïk laissant apparaître leur pantalon bouffant différent de celui de l’intérieur, « les Biskris, porteurs d’eau revenant de la fontaine, leurs vases de cuivre sur l’épaule, les petits cireurs, les marchands ambulants proposant sucreries d’amandes, beignets, oranges, pastèques,…des ânes chargés de tout et n’importe quoi… »(Monlau  Jean). La plupart de ces rues portaient des noms évoquant quelquefois les activités des corps de métiers exercés. Mais d’autres qui se caractérisaient par leur étroitesse, portaient des alias qui ne manquaient pas d’humour. La rue du Nil par exemple,  qui avait moins d’un mètre de largeur, était appelée Zenquet N’taânqou ( s’enlacer), car deux personnes ne pouvaient se croiser sans que leurs lèvres ne se frôlent.

La Casbah c’était aussi ses poètes, ses chanteurs, ses  acteurs, nés ou ayant grandi à la Casbah  qui ont fait leur premiers pas d’artiste en herbe, dans les cafés orchestres de la Casbah, ancêtre des café théâtres français. Ces cafés faisaient appel à des chanteurs qui animaient des soirées, accompagnés d’un orchestre dont  les musiciens autodidactes,  se formaient  au contact de leurs aînés. L’exemple le plus emblématique  était celui de Hadj M’hamed El Anka, le maître du chaabi, musique typique et symbolique de la Casbah, qui a fait son apprentissage avec Cheikh Nador. Et que dire de Mohand Iguerbouchene à la destinée incroyable, grâce à une rencontre  fortuite avec le comte écossais Fraser Ross . Ce dernier, séduit par le potentiel du jeune Mohand alors âgé de 15 ans, le conduira à Manchester   où il intègre le Royal Northern College of Music en 1922, puis à Vienne. A 18 ans à peine, il donnera son premier concert de musique symphonique.

Au même titre que le café maure pour les hommes et les terrasses des maisons et les hammams pour les femmes (l’après midi), la fontaine publique a été, elle aussi,  une sphère de convivialité  et d’échanges, des gens du quartier, qui venaient pour remplir les cruches d’eau (au sens propre et figuré), discuter et s’informer sur les dernières nouvelles.

Les fontaines qui  portaient un nom  de personnage célèbre, souvent   saint ou pieux donateur (Aïn Sidi Mohamed Cherif,  Aïn Cheikh Hussein…) ou d’une évocation ( Aïn Adjadjeul (fontaine des veuves), Aïn el Hamra (fontaine rouge), étaient généralement  construite dans l’enfoncement d’un mur en faïences avec comme motifs des arabesque poychrome, agrémenté d’un arc plein cintre. Aucune fontaine ne ressemblait à une autre.

Chacune d’elle qui se singularisait par son architecture et ses motifs décoratifs d’une rare splendeur..

Si les  ottomans ont laissé un legs incontestable  à la Casbah c’est bien celui de la cuisine et pâtisserie, aux noms évocateurs  « Sder chaba aala mraya »( la poitrine de la belle jeune fille sur un miroir), « Sekrane tayeh fe droudj », (l’ivrogne chutant dans les escaliers), « Chentouf el aazeb » (collier du célibataire),  « Oudinet el qadi » (oreilles du juge), « Boussou la t’messou » (embrasse le sans le toucher), « Kardoune Aziza » (ruban enserrant les chevant long de Aziza), qui ont tous une histoire aussi délicieuse à écouter que le met à consommer.

Voila pourquoi  plus qu’un quartier, la Casbah, était un véritable  état d’esprit.

Toutes ces histoires et anecdotes  à propos de la Casbah classée au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO en 1992, ne doivent pas nous faire oublier qu’elle est,  un lieu de mémoire autant que d’histoire ; car la Casbah est un précieux témoin de l’histoire de l’Algérie. Ancien sanctuaire de corsaires à l’époque de la Régence, puis foyer de la contestation nationaliste pendant la guerre d’indépendance, durant laquelle la  Casbah fut le théâtre d’une âpre résistance de combattants du FLN aidés par la population, aux  parachutistes français, enfin, repaire d’islamistes durant les années noires, la Casbah porte encore en elle, les stigmates de son passé qui raconte le destin tourmenté de l’Algérie toute entière.

Farid GHILI

Club Alger Libeté

Administrateur du groupe HPA

Histoire et Patrimoine de l’Algérie