La phase arabe de la médecine, c’est à dire la longue période au cours de laquelle les traités de médecine les plus importants ont été écrits et publiés en langue arabe (par des spécialistes de confessions, de cultures et de langue différentes), a été un moment important de l’Histoire des pratique scientifiques en général.

En effet, au cours de cette période, qui a commencé à la fin du VIIIe siècle et qui s’est poursuivie jusqu’au XVIIe, une nouvelle tradition médicale savante s’est constituée à partir d’un héritage essentiellement grec auquel il faut adjoindre des apports plus modestes d’origine indienne et persane. Cet héritage très riche sera partiellement récupéré, grâce aux traductions, du syriaque à l’arabe puis du grec à l’arabe, d’un corpus dans lequel dominent les œuvres d’Hippocrate, de Galien (m. 216) et de leurs différents commentateurs.

A partir de ce précieux patrimoine, désormais accessible en arabe, les activités médicales anciennes vont connaître une nouvelle dynamique, avec des enrichissements parfois importants. Parmi les domaines qui vont caractériser cette nouvelle phase de l’Histoire de la médecine, il y a la pharmacopée, la chirurgie, la médecine hospitalière et l’ophtalmologie. C’est cette dernière discipline qui a fait l’objet de la conférence donnée le 26 avril dernier, à Alger, dans le cadre de la journée du Lion’s Club.

Dans la première partie de la conférence, on a rappelé le contenu de l’héritage médical grec, c’est-à-dire les bases théoriques de la médecine galénique, les ouvrages médicaux traduits du grec à l’arabe et l’apport de cette importante tradition dans cinq domaines ayant un lien direct ou indirect avec l’ophtalmologie : l’anatomie de l’œil, sa physiologie, certaines de ses pathologies, les théories de la vision, élaborées depuis le Ve siècle av. J.C., et les contributions grecques concernant l’optique géométrique.

Dans la seconde partie, ont été présentées les différentes contributions des grands médecins des pays d’Islam, comme Abu Bakr al-Razi (m. 935), al-Majusi (m. 994) etIbn Sina (m. 1037)qui, sans être des spécialistes de l’ophtalmologie, ont consacré à ce domaine un certain nombre de chapitres de leurs ouvrages (le Hawi et le Mansuri, pour le premier, le Livre complet sur l’art médical, pour le second, et le Canon de la médecinepour le troisième).

La troisième partie de la conférence a été consacrée aux deux autres catégories d’hommes de sciences dont les travaux ont eu un lien avec l’ophtalmologie : En premier lieu, les médecins qui ont fait de cette discipline une spécialité qu’ils ont pratiquée essentiellement dans les nombreux hôpitaux édifiés dans les métropoles les plus importantes de l’Orient et de l’Occident musulman. Les plus anciens auteurs ayant publié des ouvrages consacrés exclusivement à cette discipline sont Yuhanna Ibn Masawayh et Hunayn Ibn Ishaq, tous deux du IXe siècle.

Ces pionniers de l’ophtalmologie arabe ont préparé l’avènement, auxXe-XIe siècles d’une nouvelle génération de spécialistes de haut niveau parmi lesquels il faut citer Ali al-Kahhal (m. vers 1039) et Ammar al-Mawsili (m. après 1020). Parmi leurs contributions originales, on peut citer la description de certaines pathologies, comme la scléromalacie, le traitement du strabisme, l’opération de la cataracte avec de nouveaux instruments plus performants, l’utilisation d’anesthésiants à base d’opium, de mandragore et d’autres plantes, etc.

L’ophtalmologie restera une discipline médicale de pointe en Orient tout au long des XIIe-XIIIe siècles, avec les contributions d’al-Qaysi (m. 1259), d’al-Hamawi (XIIIe s.), d’al-Halabi (m. 1266) et d’Ibn al-Nafis (m. 1288). Cette discipline aura également ses spécialistes en Occident musulman. En plus d’al-Zahrawi (m. 1010), le célèbre chirurgien de Cordoue, qui a consacré le 30echapitre de son traité, intitulé « Le livre des pratiques pour celui qui a renoncé à la composition », au traitement des pathologies de l’œil, il faut évoquerSulayman al-Kuwatiet Ibn Qassum al-Ghafiqi, tous deux du XIIe siècle.

Le dernier aspect traité dans la conférence a concerné les travaux des mathématiciens sur la propagation de la lumière (phénomène de réflexion et de réfraction) et le fonctionnement de l’œil comme instrument optique. Dans ce domaine, des travaux novateurs ont été réalisés par Ibn Sahl, au Xe siècle (étude des lentilles plan-convexes et biconvexes, établissement de la loi de la réfraction) et, surtout, par Ibn al-Haytham au XIe (expérimentation des premiers modèles de chambre noire, étude de la formation de l’image dans l’œil, étude des propriétés de la lentille sphérique et du dioptre sphérique comme instrument optique). Ce dernier a été le premier scientifique à avoir élaboré une théorie de la vision qui a intégré des données anatomiques, physiologiques et géométriques et qui a répondu, à la fois,aux interrogations des médecins, des physiciens et des mathématiciens.

En conclusion, il faut préciser qu’une partie des ouvrages traitant, partiellement ou exclusivement, d’ophtalmologie, de vision ou d’optique, et qui ont été produits en pays d’Islam, entre le IXe et le XIIIe siècle, a circulé en Europe, à partir de la fin du XIe siècle. C’est le cas du Hawi et du Mansuri d’Abu Bakr al-Razi, du Canon d’Ibn Sina, du Livre complet sur l’art médical d’al-Majusi, du Livre des pratiques d’al-Zahrawi, du traité d’al-Kuwati, de l’Epître sur l’optique d’al-Kindi et du Livre d’optique d’Ibn al-Haytham.

Ahmed DJEBBAR

Professeur Emérite de l’Université de Lille

Membre de l’Académie Algérienne des Sciences et Technologies