Un reportage de Farid GHILI

« Tata Selma, c’est pour moi, ces lunettes ? On ne va pas me les reprendre ? »

Comment rester insensible à ce tableau pathétique.Cette candide interrogation d’un jeune mal voyant, au regard badin, en dépit du brouillard qui lui escamote la vue et lui gâche la vie, a été un moment fort et poignant, lorsque Selma du Club Alger Liberté, le cœur gonflé par l’attendrissement et les yeux obscurcis par les larmes,  s’est reprise à plusieurs  fois pour ajuster une nouvelle paire de lunettes, sur le visage souriant de ce chérubin de l’école pour handicapés visuels, à Bordj Bou Ariredj.

Une femme qui pose avec la délicatesse d’une mère poule, des lunettes de vue sur le visage d’un petit ange. Ce geste accompli avec tant de soins et d’amour peut certes, paraitre ordinaire et banal, mais c’est néanmoins, un instant qui procure encore plus de réconfort à cet enfant et ses camarades  handicapés, car il leur envoie de la lumière dans les yeux.

L’école de Bordj Bou Ariredj regroupe 54 élèves provenant de plusieurs wilayas. La majorité (36)  des élèves est interne du fait de l’éloignement géographique (dont certains hors wilaya), mais aussi inhérents  à des raisons socio-familiales,   éducatives ou médicales. Ce sont tous des déficients visuels, certains sont non-voyants, d’autres plus ou moins mal voyants. Cependant, au-delà de ce terme générique, ils sont nombreux à souffrir de pathologies diverses, plus ou moins graves.

Une importante partie des enseignants sont eux-mêmes des déficients visuels, qui ont fait leurs classes dans cet établissement, comme s’ils étaient astreints par une obligation morale. Une morale qui sauve la vie. Maintenant, ils transmettent leur savoir à une autre génération qui elle aussi, rêve d’émancipation.  Des psychologues et orthophonistes sont  présent assidument, alors qu’un médecin se déplace deux journées par semaine.

L’enseignement dispensé est conforme au programme national pour préparer les élèves au troisième palier. L’école est relativement bien pourvue en moyens didactiques et pédagogiques, (des manuels imprimés en Braille, sont mis à la disposition des élèves handicapés gratuitement, avec toutefois un retard récurrent dans leur livraison, sans oublier une bibliothèque sonore riche d’enregistrement de contes et de cours).

 Les taux de réussite aux examens (100% pour le BAC et plus de 75% pour le Brevet) sont les preuves chiffrées de la qualité de l’enseignement. Les activités culturelles (chants, musique, théâtre), sportives (athlétisme et natation) pratiques (travaux manuels) ainsi que l’informatique, figurent aussi au programme.

L’école  dispose de conditions d’hébergement et de restauration qui n’ont rien à envier à celles des autres infrastructures de l’éducation nationale.

Néanmoins, en raison des mesures imposées par la tutelle, des coupes budgétaires ont été faites sur certaines rubriques. Ceci a eu pour conséquence, des restrictions  sur le consommable didactique et pédagogique, notamment pour le papier braille et le papier « four » pour une impression en relief.

Cette école est non seulement un centre d’enseignement qui apporte la connaissance qui pourrait aider cette population à s’insérer dans la vie active, mais également un deuxième foyer familial, qui leur permet de trouver un bien être, car ils sont issus pour la plupart, de familles démunies et vivant dans la précarité, certains de ces enfants une fois rentrés chez eux au sein de leur foyer,  pour les vacances d’été,  ne sont pas toujours aidés,  pour ne pas dire abandonnés et livrés à eux-mêmes, voire quelquefois,  maltraités.

Mais après le CEM, les enfants sortent de ce cocon protecteur, de leurs habitudes et d’un monde qu’ils ont redessiné autour de leur propre personne,  pour découvrir un autre milieu, prémices déconcertantes du monde extérieur : Le lycée puis l’université pour les rares élus.

 Cela commence par un cursus au sein des établissements scolaires dépendant du ministère de l’éducation nationale, où ces enfants éprouvent les pires difficultés à suivre l’enseignement dispensé dans ces lycées, en raison des méthodes pédagogiques inadaptées à leur condition (un certain temps est en effet, nécessaire pour apprendre les outils de compensation à cet handicap)  ou simplement, aux  difficultés qu’ils éprouvent à s’intégrer en milieu ordinaire, après une rupture brutal avec leurs pairs.

  Cette mutation bouscule les  habitudes  condescendantes qui les ont endormies dans la roue morte de la quiétude. Cette brutale rupture entraine un sentiment ambivalent vis-à-vis de leurs camarades, animés par le désir de se dérober à leur curiosité, ou l’amertume de leur inattention. Peut être que l’accompagnement psychologique visant à préparer l’handicapé à entrer dans un processus  qui le conduira à terme, à quitter ce milieu tutélaire, pour un avenir incertain est insuffisant

Mais il n’en demeure pas moins que cette fragilité sur le plan psychologique notamment en matière de l’estime de soi, peut avoir des répercussions, en particulier sur la capacité à s’investir dans la scolarité et à plus long terme, des contrecoups sur leur vie professionnelle ou privée, sans une prise en charge et un accompagnement individualisée.

Ce qui  en l’état actuel n’est qu’une vue de l’esprit.

 En effet, en dépit d’un arrêté interministériel (Solidarité/ Education) fixant les modalités d’ouverture de classes spéciales pour enfants handicapés au sein des établissements d’éducation et d’enseignement publics relevant du secteur de l’Education nationale, les handicapés visuels (tout comme les autres handicapés au demeurant) suivent les mêmes cours et dans les mêmes conditions que les élèves « normaux », comme se plaisent à les désigner  les handicapés avec une ironie, teintée d’amertume. Ainsi lors des examens qu’ils passent avec les « normaux ». En outre, ignorant l’obligation légale de leur adapter les conditions matérielles leur permettant de  subir les examens dans un cadre normal,  ils ne profitent que rarement de ce droit dans la durée de l’épreuve, alors que la lecture d’un texte en braille, exige plus de temps que pour la lecture d’un texte écrit ou imprimé d’une façon conventionnelle, pour un élève « normal »

 Désespérés et découragés, malgré une volonté d’acier, forgée par les vicissitudes de leur handicap, beaucoup d’entre eux finissent par abandonner l’école  et leur ambition d’insertion sociale et professionnelle, qui auraient pu favoriser leur autonomie  et leur mieux être. Dans  de nombreux  pays le choix de la poursuite de la scolarité pour les handicapés, dans une école inclusive, fait l’objet d’un débat qui a, comme il faut s’y attendre, ses partisans et ses détracteurs.

Ceux qui à force de détermination et d’efforts auront réussi à franchir ces obstacles pour  poursuivre leurs études jusqu’à l’université,  ne verront pas disparaitre ces situations souvent embarrassantes et quelquefois pénibles à supporter. Pour la majorité d’entre eux, l’université c’est comme s’aventurer dans un bois, sans un chien guide.

Certains enseignants de l’université, proscrivent formellement l’usage du dictaphone au déficient visuel, l’enregistrement du cours magistral, sous le prétexte fallacieux, que certains propos qu’ils pourraient être amenés à tenir, pourraient leur nuire. Etrange raisonnement, sachant qu’un téléphone permet presque aussi bien qu’un dictaphone, d’enregistrer les propos.

Quand aux  handicapés éjectés du système inclusif « ordinaire », il ne restera désormais, que la famille lorsqu’elle n’est pas  démissionnaire ou en détresse par manque d’information, ou pour les plus chanceux, l’association d’entre aide aux handicapés et les Centres d’Aide au Travail (CAT) pour assurer le préapprentissage, la formation et la réinsertion pour les adultes.

Le constat est là. Malgré un arsenal juridique conséquent, force est de reconnaitre les entreprises et institutions restent aveugles, sourdes et muettes face à ces obligations.Ainsi  la loi n° 02-09 du 8 mai 2002 qui  définit les personnes handicapées et de détermine les principes et règles relatifs à leur protection et promotion et  qui ambitionne de favoriser leur intégration en affirmant le droit des handicapés et le devoir de la société envers cette catégorie de population, repose essentiellement sur quelques  initiatives privées, alors que les mesures incitatives inscrites au profit des entreprises (exonérations fiscales : sur l’impôt sur le salaire, sur les bénéfices..) dans le décret n°14-214 du 30 juillet 2014, qui  fait obligation aux employeurs de réserver un pour cent (1%) des postes aux personnes handicapées ne sont pas suivies à la lettre.

Quelques chiffres-clés :

2 millions d’handicapés
44%  d’handicapés moteurs
32% d’handicapés liés à la compréhension et la communication
32% d’handicapés visuels

Pourtant la loi de 2002 dispose expressément que « L’état garantit la coordination des interventions, des parties concernées dans ce domaine conformément à la présente loi par le canal du ministère chargé de la protection sociale. Il veille à la mise en place de tous les moyens et instruments nécessaires à la concrétisation des objectifs suscités ».

Refusant d’être des poids morts encombrants, les déficients visuels doivent encore et encore  lutter, pour obtenir les services qui garantiront leurs droits et leur dignité  dans une société où  l’invalidité n’est pas socialement intégrée.

Mais après avoir apprivoisé le brouillard, ces jeunes non voyants, veulent encore croire au soleil. Car pour ceux qui ne l’ont jamais aperçu, il s’agit de les convaincre qu’il existe

*  Louis Braille, inventeur du système d’écriture et de lecture tactile

Farid GHILI

Club Alger Liberté